jeudi 15 janvier 2015

Des roses Dior pour le peuple !



* Readers more comfortable in the Bard's language, please head on over to the Oliver + S website for my English version of this tutorial.


La passion que Christian Dior vouait aux fleurs débuta dans son jardin d'enfance à Granville où sa mère s'occupait de cet Eden normand - autant d'aubépines, d'héliotropes, de glycines, de réséda, de pins et de roses qui allaient se révéler être une source inépuisable d'inspiration pour le couturier. L'invention de la femme fleur avec les collections aux lignes Corolle et Tulipe, la palette de couleurs aux noms floraux - rouge coquelicot, jaune jonquille, orange capucine, bleu myosotis ; le muguet cousu dans les doublures et se retrouvant dans les flacons de parfum ou arboré à la boutonnière du couturier ; les bouquets qui s'esquissent en broderie, les fleurettes en soie qui parsèment les jupes et les corsages, tous sont redevables à "la poésie et la magie de ce jardin originel" (Dior en histoires : la passion des jardins et des fleurs). Voir le making of de la robe Mademoiselle Dior en miniature.

Les créateurs successifs de la maison, de Marc Bohan à Raf Simons  épousent sa tradition florale. Une décennie avant de prendre le gouvernail de la maison Dior, Galliano se faisait déjà remarquer par son travail sur les fleurs. Sur cette robe de mariée faite en 1987 pour la costumière Francesca Oddi, aujourd'hui dans les collections du V&A, un mélange de boutons de roses et de fleurs largement écloses en mousseline, en organza et en satin tombe en cascade de chaque côté de l'épaule gauche du vêtement. Si on se livre à un examen plus minutieux, on remarque que non seulement les roses s'accrochent à la surface de la robe mais en émane aussi, ce qui constitue une glose ingénieuse et intelligente sur le drapé et le processus de création.


{photo : Victoria & Albert Museum Collections}

Les roses Dior du tuto qui suit peuvent être façonnées à partir d'une quantité innombrable de tissus, selon le look voulu. Des soies relativement raides et opaques tels le shantung, la faille, le doupion et le taffeta ou le satin Duchesse donneront des roses fermes et robustes alors que les qualités aériennes et transparentes de l'organza, de la marquisette et de l'organdi allégeront la rose. La mousseline de soie et le crêpe de Chine créeront une molle douceur toute en dégringolade et le satin crêpe fera une fleur toute en luxe. Les lins, les laines légères et les cotons feront des fleurs plus sport, plus décontractées. Le tulle et la dentelle donneront quelque chose de novateur et de surprenant. Un mélange de tissus et de couleurs différentes créera des variations chromatiques et de textures subtiles ou détonantes. Ces roses peuvent faire bel usage de tissus peints ou teints à la main (pour ceux que ça intéresse, ces deux livres en anglais me semblent essentiels si on veut se lancer dans la teinture naturelle à la maison et sont particulièrement intéressants pour ceux vivant dans l'hémisphère nord où on ne pense pas à priori trouver des plantes adéquates pour la teinture : "Harveting Color: How to Find Plants and Make Natural Dyes" de Rebecca Burgess et "The Handbook of Natural Plant Dyes" de Sasha Duerr). Un morceau de tissu de 20 x 70 cm est bien suffisant pour la réalisation d'une rose Dior à trois pétales.

Ces roses ont des usages multiples : en plus de servir d'appliqués sur les vêtements, elles peuvent être utilisées en tant que broches, accessoires pour cheveux, décoration de chapeaux et bibis, de même qu'en déco d'intérieur et de fête etc. L'utilisation de tissu pour faire des fleurs est loin d'être une technique novatrice ou originale et elle a été utilisée à de multiples reprises à travers les âges pour enjoliver le vêtement et la forme humaine. Il existe une quantité de méthodes différentes pour les exécuter. Cette méthode est l'une des plus faciles et requiert un minimum de matériel. On me demande parfois ce que ça me fait d'avoir le label "couture" rattaché à ce que je fais - le mot est lourd de connotations intimidantes que je préfère dissiper tout en sachant qu'il suffit souvent d'être francophone en territoire nord-américain pour se voir attribuer ce genre de sobriquet. La "haute couture" signifie plusieurs choses : c'est utiliser les meilleures matières disponibles et faire preuve d'une attention soutenue et intransigeante face au détail, c'est connaître la différence entre ce qui est monnayable dans une économie capitaliste et ce qui est réellement précieux, c'est le refus d'économies d'échelle et de taux de rendements, mais surtout, du moins en ce qui me concerne, c'est maîtriser un maximum de compétences et de techniques manuelles léguées par des générations d'artisans. Je n'ai jamais considéré que ces techniques étaient particulièrement difficiles à maîtriser mais elles demandent du temps et un certain dévouement. Il n'y a rien de plus beau au monde que de participer, en tant que créateurs (à nos échelles différentes) et en tant qu'êtres humains, à notre intelligence manuelle collective.

Passons aux choses sérieuses... La rose ! Cette rose que Dior préférera parmi toutes les fleurs, symbole et souvenir de la roseraie de Granville. La rose classique Dior est une fleur à trois pétales, chaque pétale étant fait à partir de trois formes en amande de tailles différentes. Bien qu'elle puisse sembler un peu fastidieuse à fabriquer dans un premier temps, vous verrez qu'au bout de quelques roses, l’exercice deviendra un véritable plaisir ! 



La rose Dior

Pour faciliter la coupe des formes nécessaires aux pétales, on va fabriquer des gabarits. Vous aurez besoin de ciseaux à papier, d'un crayon, d'une règle graduée et de papier d'imprimante ou de papier cartonné.


Déterminez la taille maximale souhaitée du pétale. Pour les besoins de ce tuto, une forme en amande de 10 x 15 cm a été découpée. Afin de découper cette forme, commencez par tracer une droite de 15 cm de longueur au milieu de votre papier.


Repérez le centre de cette droite et tracez une droite de 10 cm de longueur perpendiculaire à la première et passant par son milieu.


Dessinez une courbe rejoignant une extrémité de la droite de 15 cm à une extrémité de la droite de 10 cm.


Pliez le papier le long de la droite de 15 cm.


Repliez le papier le long de la droite de 10 cm.


Coupez le papier en suivant la courbe tracée.


Vous avez maintenant votre premier gabarit en forme d'amande. C'est le plus grand.


Placez le bord de votre règle graduée en diagonale, à l'intersection des deux lignes de plis de votre premier gabarit et faites un trait pour marquer le droit-fil.


Tracez le contour de votre premier gabarit sur une deuxième feuille de papier. Découpez cette forme et pliez-la en quatre. Repérez et tracez le droit-fil.


Utilisez votre règle graduée et tracez des pointillés à 1 cm des bords de votre deuxième gabarit.


Découpez ce deuxième gabarit en suivant les pointillés.


Vous avez maintenant deux gabarits, un grand et un moyen. Utilisez le deuxième gabarit de taille moyenne et répétez les quelques étapes précédentes pour produire un troisième gabarit, plus petit.


Découpez, dans le tissu de votre choix trois grosses formes en amande, trois formes en amande moyennes et trois petites formes en amande en plaçant les gabarits droit-fil sur le tissu (j'ai utilisé un organza de soie double face d'un rose pâle. L'organza de soie double face est un compromis intéressant entre la transparence d'un organza simple et la fermeté et l'opacité d'une soie plus robuste).


Pliez chaque forme en deux sans appuyer ou marquer le pli car la rose doit garder ses crêtes molles, et cousez deux rangs de fils de fronce à la main ou à la machine à 1 cm et à 0,5 cm des bords bruts des formes.


En commençant avec une des plus petites formes, tirez délicatement sur les fils de fronce, et roulez la forme jusqu'à obtenir un bouton de rose.


Enfilez une aiguille avec un double fil d'une longueur de 25 cm noué par un double nœud à son extrémité. Tenez le centre du premier bouton de rose et tirez les fils de fronce d'une des formes moyennes autour du premier bouton en roulant légèrement pour former le deuxième bouton de rose.


Faites quelques points près de la base de ces deux premiers boutons de rose avec votre aiguille afin de les fixer.


Froncez une des grandes formes autour des deux premiers boutons de rose.


Fixez cette grande forme froncée par quelques points à l'aiguille.


Terminez les bords bruts à la base du bouton de rose au point lancé. Vous avez maintenant votre premier pétale de rose.


Réalisez deux autres pétales de la même façon.


Reliez vos trois pétales entre eux avec quelques points pour former une rose.


Donnez forme à votre rose en écartant les pétales délicatement.


Découpez un cercle dans votre tissu afin de recouvrir la base brute de votre rose. J'ai ici découpé un cercle de 5 cm de diamètre dans mon organza de soie double face. Passez un fil de fronce à la main à 1 cm des bords du cercle.


Tirez sur les fils de fronce délicatement et couchez les bords bruts du cercle vers son centre. Repassez.


Plaquez le cercle, bords bruts vers l'intérieur, à la base de la rose. Fixez par des points invisibles.


Vous pouvez décorer le centre ou les pétales de la rose avec des perles, des plumes ou des grappes de strass.


Une gerbe composée de deux trio de boutons de rose façonnés à partir d'un organza de soie double face rose pâle décore le décolleté et l'épaule d'un chemisier Ice Cream de chez Oliver + S (le chemisier est fait en soie à plumetis blanc cassé). Les roses apportent une touche impressionniste à l'élégante simplicité du chemisier, pouvant faire penser au look Mademoiselle Dior. Un troisième trio de boutons de rose a été cousu sur une barrette, destinée à être porter comme accessoire avec l'ensemble.

samedi 10 janvier 2015

Tell the Truth and Shame the Devil

{photo : ICI Radio Canada}

Je n'avais pas envie d'ajouter ma voix à la mêlée, de produire un billet d'intérêt général à résonance locale. Du grand brouhaha qui a suivi les assassinats sanglants du 7 janvier 2015 qui ont décimé les chefs de file de la rédaction de Charlie Hebdo, eux-mêmes les fils rouges de l'histoire politique, sociale et culturelle de la France, je voyais déjà monter les récupérations lamentables et les amalgames nauséabonds. La grande émotion suscitée survivra t-elle au cycle impitoyable des 24 heures ? Et donnera t-elle lieu à la réflexion ? A des analyses pertinentes ? S'interrogera-t-on sur la nécessité absolue d'avoir des médias complètement indépendants du système (pas de pub dans Charlie) et sur l'indépendance des médias traditionnels ? Sur les méfaits du tout numérique ? Sur les réseaux de distribution de la presse écrite et le sort des kiosquiers qu'on maintient comme des vestiges sous perf ?

Bref, poserons-nous de vraies questions sur la liberté d'expression qu'on assassine à petit feu par des actes qui ont pris une apparence parfois presque inoffensive. Ainsi les grands groupes (les même qui volent aujourd'hui à la rescousse de Charlie) qui concentrent les titres de presse et par là même éciment les voix dissidentes et uniformisent les lignes éditoriales. Ou les budgets publics qui sont rognés pour faire en sorte que les engrenages de la production médiatique rouillent et se disloquent quand ils ne sont pas complètement asservis au pouvoir, évitant ainsi les déconvenues de la critique d'une opposition qui serait autre chose que symbolique. Ou encore les hommes politiques médiocres et les cerveaux malades qui utilisent chaque drame pour croquer une part de la couverture médiatique. N'oublions pas les petites sottes et les grands benêts plus adeptes de gif de chats qui bourrent mon fil d'actualité de leurs pseudos interprétations des événements du monde et qui se voient confortés dans leurs rôles d'ersatz de grands reporters à grand renfort de "likes". Et enfin la diarrhée consensuelle des chaînes d'info 24 heures plus préoccupés par le buzz, le blitz, le brushing et le laquage parfait de la manucure de ses présentateurs copies conformes (qui pleurent aujourd'hui la perte de leurs confrères... l'ironie est béante) que par un travail de journalisme engagé, intelligent ou tout simplement adéquat. 

J'ai changé d'avis alors je vous prie de m'en excuser. Je n'ai pas grand chose à ma disposition mais j'ai ma plume et aussi chétive que soit son trait, elle ne m'a encore jamais trahie. Une voix en trop c'est toujours une voix de plus. C'est affligeant de banalité mais je vais m'en remettre à David Foster Wallace qui écrivait que dans les tranchées d'une existence adulte, les platitudes étaient souvent ce qui nous évitait le plus souvent de sombrer.

J'ai découvert Charlie relativement tard, pendant l'été 2004, alors que j'étais en fac de lettres. Ça faisait huit ans que je n'avais pas mis les pieds en France et je débarquais de ma province canadienne toute éblouie. Pour ceux qui ont grandi dans un pays où l'irrévérence est de mise, vous ne pouvez pas comprendre ce que ça peut être que cette première rencontre avec un journal satirique, un vrai, avec des bites et des gros nez partout et des mots et des dessins qui font autant mal qu'ils font rire et réfléchir. La politesse du désespoir. La phrase de Vian est aujourd'hui trop galvaudée mais elle veut tout dire. Je venais d'un pays mou, ductile à souhait où le conformisme est un art de vivre. La Suisse nord-américaine avec autant si ce n'est pas plus de secrets sordides et inavouables, le chocolat et le fromage en moins. La satire, quand elle osait poindre son nez, y était de facture Bisounours.

Charlie c'était le coup de foudre thermo-nucléaire avec des confettis et de l'arsenic, des arc-en-ciel, le sel déversé à même la plaie et des étoiles filantes. Tous les mercredis matins de cet été 2004 et plus tard, pendant les trois ans que j'ai vécu en France, je pointais chez le tabac le plus proche et j'achetais Charlie et le Canard dont la lecture intégrale (je lapais chaque mot et chaque dessin) ne survivait pas la matinée. Je mixais les deux journaux. Quand les colonnes de texte du Canard devenaient trop touffus, je me tournais vers les grossièretés en technicolor de Charlie. C'était édifiant. Je trouvais ça brillant. Ça donnait du sens et un contour à mes révoltes, ça a accompagné ma prise de conscience politique, c'était autre chose que la mollesse consensuelle avec laquelle on avait tenter de me gaver au Canada anglophone, ça bouleversait tout, ça m'apprenait tellement de choses, autrement et en rigolant. Je n'étais pas toujours d'accord, l'humour y était parfois tellement noir ou tellement lourd que ça me faisait grincer des dents mais peu importe. Fi de mes réticences, là n'était pas la question. Charlie et le Canard avaient pris place dans mon univers et c'était une belle bouffée de liberté pour la fille de 20 ans que j'étais, pétrie des hésitations léguées par une éducation bourgeoise. 

J'ai dû composé ma lettre d'apostasie rageusement (comme il se doit) et à la va-vite, un numéro de Charlie ou du Canard plié sur les genoux en guise de support. Dieu, ça faisait longtemps que j'avais fait une croix dessus. Depuis que gamine je m'emmerdais à mourir sur un banc trop dur pendant un prêche trop long et que j'avais vu le cureton de la paroisse rouer de coups de pieds un SDF qui était venu roupiller près d'un saint radiateur. La religion ! Quelle hypocrisie ! Vaste fumisterie ! Ce boulet moyenâgeux que je me traînais faute à la superstition, aux renoncements, au legs de complexes coloniaux et aux coupables bonnes intentions de mes parents. Je peux tolérer les bondieuseries des autres mais je ne supportais plus de vivre en contradiction avec les idées que je ne soutiens pas. Une caricature de Mgr. XXIII ou du pape, un crucifix planté dans le cul (comme il se doit) avait galvanisé ma résolution d'enlever mon nom une bonne fois pour toute des registres de l'Eglise. Un bras d'honneur à l'autorité, à la religion, à mon éducation, à la famille et qui accompagnait mon entrée dans le monde adulte. C'était ça aussi Charlie, un compagnon de route grande gueule, dévoué, bon vivant, plus malin et qui osait dire tout haut ce que moi je n'osais pas.

J'ai tout boulotté comme une vraie affamée... le bon et le moins bon aussi... Desproges et les Deschiens, Franquin, les Guignols, les Nuls, les Inconnus, Coluche, Fluide Glacial, José Garcia et Antoine de Caunes...

Quand est venu l'heure des retours au Canada et du déménagement à Chypre j'ai continué la lecture par abonnement ou chez les vendeurs de feuilles de chou dits "internationaux" avec souvent trois à dix jours de décalage par rapport à la date de parution. Le rituel du mercredi matin se déplaçait ritardando dans la semaine selon les caprices de la distribution du courrier de l'endroit où je me trouvais. Je n'étais plus à la page mais le plaisir de la lecture restait intact. Charlie a marqué ma vie pendant plus de dix ans. Sans les avoir jamais rencontrés, ses dessinateurs et ses journalistes étaient devenus de vieilles connaissances, j'ose dire, de vieux amis - chaque trait d'esprit, chaque trait de crayon était devenu familier et identifiable. Une sémiotique qui lit. 

Mercredi 7, au matin, j'ai d'abord cru à un canular du plus mauvais goût et puis j'ai chialé comme une gamine. Voir ainsi massacrer des êtres humains, des gens doux selon tous les dires et doués, qui nous ont fait rire, tiquer, qui nous ont barbés et nous ont fait grandir, réfléchir, nous ont mis face à nos contradictions et leurs collaborateurs et ceux chargés de leur protection et d'innocents témoins, tout cela au nom de la plus infâme barbarie est d'une cruauté et d'une stupidité intolérables. Les ignobles crétins responsables de ce crime se sont tirés une balle dans le pied car on ne tue pas aussi facilement la volonté et la liberté de s'exprimer et de penser. Au soir du jeudi 8 janvier, la page web de Charlie le déclarait avec une sobre éloquence : "Parce que le crayon sera toujours au dessus de la barbarie... Parce que la liberté est un droit universel... Parce que vous nous soutenez... Nous, Charlie sortirons votre journal mercredi prochain !"

Malgré mes yeux bouffis par les pleurs et ma grande tristesse, je veux rester optimiste et je soutiens comme j'ai soutenu par le passé Charlie Hebdo et comme j'espère beaucoup le feront pour défendre notre droit à tous à la critique, à la dissension, à l'irrévérence, à la satire, bref, à la parole tout court et cela sans peur. La tyrannie n'a pas sa place en démocratie. La violence imbécile de ceux qui n'ont pas compris ce qu'est la laïcité n'aura pas droit de cité. N'a pas non plus sa place la conflagration raciste de ceux qui s'imaginent pouvoir opérer une confusion entre l'islam radical armé et totalitaire et les musulmans, voir toute personne d'origine arabe ou au teint un peu plus hâlé. Ni les vils charognards qui pensent pouvoir faire leur beurre sur le dos de ce terrible charnier (le FN qui couine parce qu'il n'a pas reçu son carton d'invitation à la marche républicaine... non mais on marche sur la tête là ou quoi ?!). Mais je me pose la question... quand l'émotion retombera car elle retombera inévitablement, quand on aura atteint le point de saturation médiatique et que ce drame ne sera plus un trending topic parce que notre monde est ainsi conçu, que restera t-il de ces battements de tambours et de ces appels à l'unité, de ces communions cathartiques et de ces manifestations de soutien ? Les failles sont déjà évidentes et il est tristement ironique de constater qu'il aura fallu un carnage indescriptible pour remettre les compteurs financiers de Charlie d'aplomb, du moins pendant un moment. Ironique aussi que ce petit journal que l'on a décrié à tours de bras comme existant aux marges, trop extrême et partisan du mauvais goût soit le vrai vecteur et le cœur battant de la démocratie, celui qui fait trembler les obscurantistes et celui qui uni aujourd'hui autour des valeurs républicaines, tel que le rappelait Dominique Wolton  directeur de recherche au CNRS sur les sciences de la communication à l'antenne d'Euronews.

Reprendra-t-on nos chemins plan plan sans plus nous poser de questions ? Se remettra-t-on en mode business as usual ? Les abonnements à Charlie pâtiront-ils après cette première vague enthousiaste ? Parce qu'au fond la solidarité à 96 euros par an en France et 140 euros par an à l'étranger, c'est trop cher payé ? Pourrons-nous toujours y opposer que dix-sept vies (et celles perdues dans les déflagrations suite à ce drame) pour une caricature, c'est trop cher payé ?

Charlie Hebdo n'a pas non plus vocation à devenir un journal respectable et hygiénique. Livrer ses chroniqueurs et ses caricaturistes morts aux palmes et aux paillettes de l'Etat serait un non-sens, une absurdité,  voir une souillure à son impertinent héritage.

Je vois les midinettes de l'info et les messies du tiers-monde auto-proclamés de mon fil d'actualité qui avaient suivis le mouvement, jouer du hashtag à tout crin, sans avoir jamais mis les mains sur un numéro de Charlie, ne comprenant visiblement pas ce qu'est la satire et n'ahanant pas un traître mot de français, regimber, leurs lisses âmes d'anglo-saxons asservis au politiquement correct, meurtries par la tardivement découverte insolence "d'un torchon français". Clamant "le respect de toutes les religions" et ne réalisant pas que cette phrase cache la verte trouille qu'ils ont de les critiquer. Ils sont passés à des os plus convenables à ronger ou ont repris la compilation de gif de chats.

Je veux rester optimiste. Et pour se faire la seule chose que j'ai trouvé pour l'instant c'est de me répéter comme une rengaine ces phrases du journaliste américain Walter Lippmann qui font écho au Henri IV de Shakespeare : "The quack, the charlatan, the jingo and the terrorist, can flourish only where the audience is deprived of independent access to information. (...) There can be no higher law in journalism than to tell the truth and shame the devil." [Le bonimenteur, le charlatan, le nationaliste et le terroriste ne s'épanouissent que lorsque le public est privé d'un libre accès à des sources d'informations autonomes. (...) Il ne peut exister de plus noble loi en journalisme que celle-ci : dites la vérité et vous ferez honte au diable.] Ne vous inquiétez pas, l'ironie de la référence judéo-chrétienne ne m'a pas échappé.

L'essentiel, c'est bien de continuer. Continuer à se battre contre l'indifférence, à dénoncer la stupidité, la couardise, les abus du pouvoir, à critiquer dans la plus pure tradition humaniste l'homme et toutes ses idées, toutes ses idéologies - la religion, ce régime de la "déraison" selon Rushdie, bien sûr incluse, de ne pas céder à la facilité, au cynisme, à la haine ni aux raccourcis, de ne pas capituler devant l'extrême absurdité et la cruelle marche du monde, de ne pas se laisser endormir par le défaitisme, de ne jamais mettre de clauses limitatives à nos libertés, de ne jamais accepter comme normal la liberté à géométrie variable, et surtout, surtout, continuer à vivre et à rire. Ne pas, en aucun cas, oublier les milliers et les milliers d'êtres humains de part le monde qui crèvent dans l'indifférence presque généralisée; leurs frêles esquives et leurs cadavres échoués sur les côtes italiennes, leurs maisons et le corps de leurs enfants criblés des balles de régimes meurtriers et totalitaires (à l'heure où toutes les caméras étaient braquées sur Paris, Boko Haram massacrait des milliers de villageois au Nigéria), leur seul tort ayant été celui d'essayer de vivre, de tenter de se frayer un chemin un tout petit peu plus clément en ce bas monde. Ces milliers d'être humains qui se retrouvent souvent dans les pages de Charlie et du Canard quand les grands quotidiens détournent le regard.

Le compte rendu de la conférence de rédaction de Charlie dans les locaux de Libération ce vendredi 9 janvier me réconforte, preuve que nous sommes une espèce résiliente : "Dans son coin, Patrick Pelloux se marre : "C'est donc une vraie conférence de rédaction, c'est le bordel, on est bien repartis !"

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samedi 3 janvier 2015

Churchill, les modeuses, quelques souvenirs d'enfance et une robe signée de Castelbajac...


Quand j'étais petite et qu'un bavard inopportun avait le malheur d'aérer ses platitudes à portée de nos oreilles, ma mère nous faisait remarquer que "ce sont les barils vides qui font le plus de bruit". Etant aussi friande des bons mots de Winston Churchill, il lui arrivait d'ajouter, "Si nous sommes maîtres des mots que nous n'avons pas prononcés, nous devenons les esclaves de ceux que nous avons laissé échapper." 

Etant d'un naturel taiseux, je m'étonne toujours de la capacité de ceux qui, ayant été encouragés toute une vie durant à verbaliser tout ce qui pouvait leur passer par la tête, et donc dépourvus de filtre, font l'étalage décomplexé, fier et braillard d'une crasse ignorance. Il suffit d'une déambulation des plus sommaire sur internet en général et sur des blogs de pôv modeuses décérébrées en particulier pour s'en rendre compte. Pour faire une entorse à la boutade de ce cher Pierre, les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les modeuses... les cerveaux aussi. 

Novembre dernier alors que sortait le Burda de fin d'année, je suis tombée en pâmoison devant le modèle couturier de Jean-Charles de Castelbajac - une mini robe d'une simplicité déconcertante avec son effet pull surdimensionné et ses poches en cache-cache. En attendant que le numéro arrive chez ma mercière (dans l'Ouest canadien, comptez un minimum de 2 semaines de décalage après la date de parution des magazines... et plusieurs décennies au niveau du progrès social... mais ça c'est un autre chapitre !) j'ai fait l'erreur d'aller flâner sur la toile...

{photo: https://www.facebook.com/burdastyle.fr}

Je n'ai pas été déçue du voyage. Entre autres logorrhées idiotes, cette perle américaine qui déplorait le fait que tous les couturiers dénichés par Burda lui "sont inconnus". L'auteure aurait pu s'arrêter là, on lui aurait pardonné tout en l'enjoignant d'aller s'instruire à l'aide de cette chose merveilleuse que l'on appelle encore le livre. Mais la bêtise est faite pour être creusée. Notre scholiaste se fend donc de cette note explicative : "Je ne sais pas qui c'est que ce Castelbajac. J'imagine que ça doit être un grand nom dans son Allemagne natal. Et puis de toute façon, ces poches sont trop grandes pour le commun des mortels". Que dire ? A part répéter quelques répliques d'Audiard.

Jean-Charles de Castelbajac c'est bien sûr le créateur français à l'activité foisonnante qui oeuvre dans le monde de la mode et de la création depuis plus de quarante ans et qui a habillé bien des personnalités médiatiques (Lady Gaga, Mick Jagger et Elton John entre autres) pour ne rien dire de ses innombrables collaborations avec d'autres artistes dans les domaines du design, de l'habillement, du mobilier et de la musique (Grace Jones, The Sex Pistols). Il expose à l'échelle mondiale, au Palais Galliera, au V&A, au FIT, au MAK et enseignera à la prestigieuse Central Saint Martins School of Design à Londres et à l'Académie des arts appliqués de Vienne. Il sera toujours pour moi lié à l'esthétique de Courrèges chez qui il travaille brièvement de par les formes qu'il préconise qui traduit un sens de l'humour pétillant et sa palette de couleurs fétiches - le blanc, les unis de couleur vive. Je vous encourage à aller faire un tour sur le site du créateur tout en graphisme pop.

La robe "maxi poches" issue de la pré-collection automne/hiver 2014/15 en drap de laine et cachemire bleu foncé est celle qui figure au numéro de Décembre 2014 du Burda Tendances Mode. Cette collection dit s'inspirer du garde-robe des années cinquante du créateur alors qu'il n'était qu'un enfant. Ce clin d’œil nostalgique et régressif est évident dans la forme ample et courte de cette robe au col roulé tel l'éternel pull vert de Gaston Lagaffe.


{photos : http://jc-de-castelbajac.com/}

D'une apparente simplicité, la robe cache d'astucieuses techniques de montage, notamment au niveau des manches raglan et des poches surdimensionnées. Le col, doublé de bourre et quilté, est un joyau tactile et imite intelligemment les côtes d'un pull tricoté.

J'estime que la mode, que le vêtement peut, et doit exister comme témoin et comme objet qui relie et retrace nos expériences collectives en tant qu'êtres humains. Le vêtement ne doit pas continuer à être l'apanage de bougres écervelés et de bougresses gominées qui nous causent tendances jusqu'à l'indigestion, trahissant là leurs propres phobies et complexes et entretenant une relation impersonnelle avec le vêtement, ses procédés de production et niant l'infini gamme de significations qui l'accompagne. Le vêtement est l'un de nos plus anciens actes créatifs. Que l'on crée ou que l'on se contente de le porter, le vêtement fait la chronique de nos engagements à la fois très personnels et plus universels dans des domaines aussi divers que la mémoire, l'imaginaire, l'espace, le temps et l'émotion.

J'ai fait une toile dès que j'ai eu le patron en main. Evidemment ! La version finale ne sera pas bleue mais sera faite en drap de laine rouge. Cette couleur par excellence, "océan", originaire, de la rage, de la guerre, du feu et du sang (écouter l'entretien de Michel Pastoureau à ce sujet sur France Culture) et de l'enfance aussi, du petit chaperon rouge, de la fête, du goût tant attendu des cerises l'été, des framboises mûres qui éclatent par terre dans le jardin de ses parents et des fraises des bois trouvées au hasard des promenades et jalousement gobées avant que son petit frère ne puisse les trouver...






vendredi 2 janvier 2015

dimanche 21 décembre 2014

The Contrary to Prevailing Norms for Social Conduct T-Shirt Project

Par les temps qui courent... et puis, comme disait ce cher Pierre, on a toujours préféré manifester tout seul !

T-shirts en coton bio américain avec appliqués entièrement faits main et faisant partie d'une série nommée "The Contrary to Prevailing Norms for Social Conduct Project" (en gros, le projet antisocial).